Plan-Harpin-1790

Les spécialistes rapportent souvent l’ordonnancement extérieur de l’ancienne chapelle Saint-Joseph des Prémontrés de Nancy à l’architecture jésuite. Qu'en est-il de ce style initié en 1568 avec l’église du Gesù à Rome ?

Un bref retour sur l’architecture religieuse à partir du 15e siècle se propose d’apporter ici, assurément trop sommairement, quelques éléments d’appréciation.

Par cette courte approche, il est également souhaité faire transparaître le voyage des idées dans l’élaboration et la transmission du patrimoine en Europe occidentale au cours de quelques siècles.


Retour aux sources

Après trois siècles d’architecture religieuse gothique brillamment exprimée par les cathédrales européennes, les bâtisseurs ne voient plus dans cet art "que des ouvrages monstrueux et barbares qu’on peut appeler plutôt confusion ou désordre". Leurs idées ont évolué vers un retour aux critères romans et antiques :

  • recherche de la symétrie et des proportions,
  • retour à l’arc plein cintre,
  • principe des ordres dorique, ionique et corinthien.

En Italie, les vestiges romains, à Rome en particulier, ont servi de laboratoire d’étude. Il en a été de même pour certaines églises romanes (9e - 13e siècles) parmi lesquelles celle de San Miniato al Monte de Florence en a été une référence significative.

Le résultat de ces recherches se concrétisera par un renouveau architectural des édifices religieux : l’architecture "Renaissance".

L’architecture renaissance se développe en Italie dès le début du 15e siècle dans les villes de Mantoue, Florence, Rome et autres villes provinciales. Elle ne sera suivie dans les autres pays européens que progressivement, en France avec François Ier à partir de 1515 environ, qui y fait venir les artistes italiens. Dans ces pays, l’art gothique pourra encore coexister quelques temps avec l’art renaissance, l’influence de ce dernier se manifestant de plus en plus tardivement à mesure que l’on se dirige vers le nord de l’Europe.


San-miniato

Un exemple italien d’art roman : San Minito al Monte, Florence

Édifiée du 11e au 12e siècle dans le style roman toscan, l’église s’articule sur deux niveaux surmontés d’un pignon. Les lignes sont sobres, équilibrées, la décoration jouant avec les nuances des marbres (marbre de Carrare, serpentine verte).

  • Le premier niveau comprend cinq arcades à plein cintre traduisant la division interne de l’édifice.
  • L’étage supérieur est ramené à la largeur de la nef. L’ouverture centrale semble avoir été remaniée ultérieurement.
  • Ce niveau est flanqué de deux rampants « droits » et est surmonté d’un pignon doté de trois arches aveugles en plein cintre.

On remarquera une organisation générale des éléments très proche de ce que deviendront les réalisations "Renaissance".

A l’intérieur, des colonnes romaines ont été réutilisées.Un exemple lorrain de la même époque : Sainte-Marie-aux-Bois, à Vilcey sur Trey


Vilcey-feuilles-et-crosses-vegetales

Un exemple lorrain de la même époque : Sainte-Marie-aux-Bois, Vilcey sur Trey

On comparera avec intérêt cet ordonnancement avec celui qui caractérise, plus près de chez nous, la façade de l’église abbatiale du couvent des Prémontrés de Sainte-Marie-aux-Bois à Vilcey-sur-Trey, berceau de l’abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson et de sa succursale Saint-Joseph de Nancy.
Sur sa façade du 12e siècle, sobre et dépouillée de décoration, on retrouve :

  • une subdivision en deux niveaux à trois arcades plein cintre dont la centrale du 2d registre est dotée d’une ouverture circulaire ;
  • un pignon similaire en plus simple à celui de San Miniato del Monte ;
  • des rampants latéraux droits au deuxième niveau.

Les quelques éléments décoratifs concernant les chapiteaux et les agrafes de l’arcade principale, pourront être comparés à ceux des églises des 16e au 18e siècle.


La première église renaissance en Italie : Santo Spirito, Florence (1428 - 1446)

Santo Spirito de Florence serait la première église Renaissance construite en Italie. Elle a été édifiée entre 1428 et 1446 par Filippo Brunelleschi, achevée par Antonio Manetti, Giovanni da Gaiole et Salvi d’Andrea (coupole).

La façade est de réalisation très fruste car non achevée. Elle annonce cependant les prémices Renaissance : organisation ternaire, deux niveaux se fondant l’un dans l’autre sans entablement apparent, hormis de petites corniches aux extrémités.

Le second niveau est surmonté d’un pignon rappelant davantage le style roman que renaissance. Des consoles renversées flanquent ce niveau.


Roma - Basilica di Santa Maria del Popolo - Facade

Santa Maria des Popolo, Rome (1472 - 1479)

Elle est la première église Renaissance de Rome, édifiée entre 1472 et 1479 par Baccio Pontelli et Andrea Bregno (1418 - 1506).

De style très sobre, elle présente une organisation générale des éléments très proche de celle de l’église romane de San Miniato. Elle contient les principaux caractères des églises renaissance ultérieures, en particulier celles dites de style "jésuite" :

  • une façade sur deux niveaux (ou registres) ;
  • un premier niveau subdivisé en trois parties par quatre pilastres (à chapiteaux non classiques), correspondant à la subdivision intérieure de l’édifice et soutenant un entablement. Ce niveau comprend le portail principal (nef) à fronton triangulaire ; les deux portes latérales, similaires mais plus petites, laissent de la place pour des fenêtres à arche plein cintre et remplage à vitrail.
  • un deuxième niveau, de largeur équivalente à la partie centrale inférieure (nef), délimité par deux pilastres. Il est doté d’une fenêtre circulaire à remplage vitré éclairant la nef. Ce niveau est flanqué de chaque côté par des consoles renversées ;
  • un fronton triangulaire doté de pots à feu.

Au milieu du 17e siècle, le renouvellement complet de la décoration intérieure de l’église a été accompagné par l’insertion en façade, par Gian Lorenzo Bernini, d’éléments "baroques" : guirlandes courant le long des consoles renversées, pose d’arcs brisés sur les extrémités des consoles qui auraient pu être, à l’origine, semblables à celles de Santo Spirito de Florence ; probablement les frontons et leurs sculptures au-dessus des portes et les pots à feu sur le fronton supérieur.

Cette église reflète, à l’extérieur, l’architecture de la Première Renaissance (15e siècle).


Santo Spirito in Sassia in Rome

Santo Spirito in Sassia, Rome (1538)

Environ trente cinq ans après Santa Maria del Popolo, Antonio de Sangallo le Jeune est l’architecte de l’église Santo Spirito in Sassia de Rome. Le style initié à Santa Maria del Popolo s’affirme et s’enrichit de décors tout en conservant des lignes sobres. Il traduit une évolution rapide des idées vers la Haute Renaissance (1500 - 1530).

L’édifice s’élève sur deux niveaux à pilastres à chapiteaux composites et surmontés d’un fronton triangulaire.

  • Au premier niveau à cinq subdivisions, le portail central à fronton triangulaire donne accès à une nef unique bordée de chapelles. Quatre niches à coquille occupent les deux côtés.
  • A l’étage supérieur à trois subdivisions, on retrouve, au centre, la fenêtre circulaire (sans doute l’une des dernières) et des niches à coquilles. Cet étage est épaulé de volutes.

La décoration sculpturale est sobre, sans surcharge, mais rehausse l’allure de la façade par rapport aux réalisations antérieures.


Il Gesu

Église du Gesù, Rome (1568 - 1584)

La façade de Santo Spirito in Sassia semble inspirer Giacomo della Porta pour réaliser celle du Gesù de Rome, édifiée entre 1568 et 1584 (Renaissance tardive ou période du Maniérisme).

L’architecture s’étoffe par l’introduction d’éléments en relief. Les proportions s’allègent. Le premier niveau est subdivisé en cinq parties par un système de doubles pilastres à chapiteaux d’ordre composite. De part et d’autre du portail apparaissent des colonnes engagées apportant du relief à la façade. Les pilastres et colonnes supportent un entablement à frise scripturale et à décrochements au droit de ceux-ci.

Le portail est surmonté d’un fronton composite formé de l’ association d’un fronton triangulaire et d’un fronton curviligne, innovation que l’on retrouvera par la suite sur de nombreux édifices. Au-dessus des ouvertures, les frontons curvilignes alternent avec les triangulaires. Des statues occupent les niches.

Le deuxième niveau présente une conception similaire à celle du premier niveau, mais à trois parties. L’entablement est soutenu par un système de doubles pilastres. Des colonnes supportent le fronton triangulaire de la fenêtre doté d’un médaillon sculpté. Ce niveau est flanqué de deux consoles renversées à volutes.

La fenêtre circulaire du deuxième registre de Santo Spirito in Sassia disparaît ici au profit d’une ouverture à arcade en plein cintre et remplage vitré.

La décoration sculpturale est soignée, mais non chargée : statuaire, médaillons, chapiteaux.


Le rayonnement du style "Église du Gesù" en Lorraine

La façade de l’église du Gesù des Pères Jésuites de Rome est devenue le modèle de l’art « jésuite » de la Contre-Réforme.

VicCe modèle n’est cependant pas resté limité aux églises des Pères Jésuites. Il a, au contraire, largement dépassé leur cadre d’influence et a été adopté par de nombreuses autres congrégations, communautés et paroisses dès le 16e siècle.

Les réalisations se distinguent par la plus ou moins grande sobriété des lignes, par les proportions et la décoration sculpturale. Celle-ci s’étoffera à l’époque baroque, voire s’exacerbera avec le style rococo.

En Lorraine, et très sommairement, trois exemples retiendront notre attention.


L'Église des Carmes, Vic-sur-Seille (1733) →

Dans cette façade, on appréciera les lignes simples, proches de celles de Santa Maria del Popolo de Rome et l’absence de toute surcharge de décor ou de statuaire, ce qui est assez remarquable pour une époque qui verra fleurir les décors. Achevée en 1733 (architecte lorrain ou parisien inconnu), elle présente deux niveaux. Mais, originalité de la partie médiane, l’absence d’entablement permet aux quatre pilastres d’offrir une élégante élévation. Ces pilastres reposent sur d’imposants dés et sont couronnés de chapiteaux ioniques à festons. Entre les deux pilastres intérieurs, une fenêtre à remplage vitré occupe le deuxième niveau. Les consoles renversées butent contre des dés surmontés de pots à feu. Des pots similaires garnissent les départs du fronton triangulaire.


Ste-Marie Premontres

Sainte-Marie-Majeure des Prémontrés, Pont-à-Mousson (1705 - 1735)

L’architecture très réussie de la plus grande église abbatiale des Prémontrés de l’Est de la France a donné une nouvelle impulsion stylistique dans l’architecture religieuse du 18e siècle en Lorraine. Héritière de l’abbaye de Sainte-Marie-aux-Bois (11 - 12e siècles), sa construction, entre 1705 et 1735, est due aux frères prémontrés Thomas Mordillac (décédé en 1721) et Nicolas Pierson (1692 Apremont – 1765 Pont-à-Mousson), élève de Mordillac et qui continue et achève le chantier.

Mordillac reprend les grandes lignes classiques de l’architecte religieuse initiée à l’église du Gesù de Rome. Il introduit cependant des éléments baroques spécifiques de l’époque, parmi lesquels on remarquera les riches rinceaux, volutes et guirlandes ainsi que les ailes concaves latérales de la façade. Celles-ci sont sans doute inspirées de la façade concave de l’église Sant’Agnese in Agone (place Navone) à Rome achevée entre 1653 à 1657 par Francesco Borromini.

La façade s’articule sur trois niveaux où alternent les frontons triangulaires et semi-circulaires :

  • le troisième niveau à pilastres à chapiteaux composites s’installe sur la largeur de la partie centrale des niveaux inférieurs. Il est coiffé par un fronton triangulaire reposant sur un entablement à frises de volutes et rinceaux. A la naissance du fronton : deux vases à feu. Deux volutes garnies de rinceaux flanquent ce corps supérieur. Des obélisques surmontés de boules marquent les extrémités de ce niveau.
  • le deuxième niveau, reprend les lignes du premier, l’entablement étant surmonté d’un fronton semi-circulaire dans lequel s’insère une sculpture de la vierge de Saint-Luc, Sainte-Marie Majeure, entourée d’anges. De part et d’autre de la fenêtre centrale en plein cintre et remplage vitré, des statues occupent quatre niches. Les pilastres sont à chapiteaux corinthiens.
  • le premier niveau est subdivisé en trois parties par des pilastres supportant un entablement à frise de rinceaux volutes et fleurs, surmonté au centre par un fronton triangulaire décoré à l’origine aux armes de l’abbaye. De part et d’autre du portail à arcade en plein cintre, les colonnes ioniques à festons délimitent des espaces occupés par des arcades aveugles en plein cintre.

temple

Temple protestant Saint-Jean, Nancy, ancienne chapelle Saint Joseph des Prémontrés (1715 - 1756)

Annexe nancéienne de l’abbaye de Pont-à-Mousson, l’église du « ci-devant couvent des Prémontrés » de Nancy est un peu plus récente que celle de Pont-à-Mousson.

Construite à partir de 1715, elle est due aux plans et dessins de Giovanni Betto, mais en raison d’interruptions du chantier, elle n’a été terminée qu’en 1756 par Claude Mique, architecte nancéien renommé.

Bien que ne comportant que deux niveaux, l’agencement général reprend entièrement les lignes de l’église de l’abbaye mère de Pont-à-Mousson.

La façade, relativement étroite en raison du manque de place pour la construction de bas-côtés plus larges, comprend deux niveaux :

  • le niveau inférieur à quatre pilastres corinthiens est surmonté d’un fronton semi-circulaire décoré par un Saint-Joseph à l’Enfant. Un ruban portant l’inscription « Dona Tibi Corona Mundi» enlace cette sculpture. La clé de voûte de l’arcade principale du portail est frappée aux insignes des Prémontrés.
  • le deuxième niveau, également à quatre pilastres composites, comprend une baie à arcade en plein cintre et à remplage vitré. De part et d’autre de ce niveau, les consoles simples, sans décor, sont réduites au minimum en raison des contraintes de place évoquées plus haut.

Les côtés des deux niveaux sont dotés de niches à arcade. Celles du premier niveau sont à coquille et auraient jadis hébergé des statues.

A la naissance du chœur, deux tours s’élèvent comme à Pont-à-Mousson, mais ici – originalité –, elles prennent une forme ovale. Au 18e siècle, ces tours étaient coiffées d’un toit en dôme. Ces tours sont des apports comparativement au "modèle jésuite", mais leur présence dans l’architecture religieuse apparaît bien avant le 18e siècle.

Porte-st-jean-et-temple maugendre1815Ces dômes ont disparu à une époque indéterminée, mais avant 1815, car ils ne figurent plus sur la gravure de Maugendre (ci-contre) datée de la même année, représentant la place Saint-Jean avant la démolition de la porte Saint-Jean (antérieure à 1874) et sa restructuration après 1880.

Se voulant couvent de charité et de bienfaisance, le décor est ramené à une très grande simplicité, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur, contrairement à la réalisation majestueuse de Pont-à-Mousson.

La plupart des édifices religieux français, lorrains en particulier, du 16e au 18e siècle s’inspirent des préceptes préconisés par les architectes du début de la Renaissance, courant artistique qui a éclos au début du 15e siècle en Italie, seulement 100 ans plus tard en France.

Les idées ont franchi les Alpes par le biais moins glorieux des guerres d’Italie de François Ier et ont guidé d’innombrables réalisations à travers toute l’Europe,. Celles-ci se sont exprimées selon des variantes régionales et locales plus ou moins prononcées et évoluant avec le temps.

Comme dans tous les domaines, les arts en particulier, les idées ont voyagé, dans les siècles passés, souvent plus vite que ce que nous pouvons imaginer aujourd’hui, et ce malgré des moyens de déplacement qui n’étaient de loin pas ceux dont nous bénéficions actuellement. Elles ont permis l’élaboration d’un riche patrimoine qui nous a été transmis au fil des siècles.

Fronton avec une sculpture de Saint-Joseph à l’Enfant et bande scripturale « Dona tibi Corona Mundi »


Sources et crédit photos

  • San Miniato al Monte, Florence : domaine public (source).
  • Vilcey-sur-Trey : document descriptif local.
  • Santo Spirito, Florence : Ettore Time (source) licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported.
  • Santa Maria del popolo, Rome : Antoine Motte dit Falisse (source) licence Creative Commons Paternité – Partage des conditions initiales à l’identique 3.0 Unported.
  • Santo Spirito in Sassia, Rome : Antoine Motte dit Falisse (source) licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported.
  • Église de Gesù, Rome : Englis-speaking Wikipedia user Chirho (source) licence Creative Commons Paternité – Partage des conditions initiales à l’identique 3.0 Unported.
  • Vic-sur-Seille : E. Voltz, Le couvent des Carmes deschaux de Vic-sur-Seille (Académie Nationale de Metz, 1974)

Prémontrés de Pont-à-Mousson

  • P. Lallemand, Les Prémontrés de Pont-à-Mousson (Éditions Pierron, 1990).
  • Association de Amis des Prémontrés, Opuscule historique et descriptif de l’abbaye des Prémontrés, Pont-à-Mousson (2010).

Temple Nancy – Prémontrés Saint-Joseph Nancy

  • Archives municipales et Bibliothèque municipale de Nancy
  • Gravure de Harpin des monuments de Nancy érigés par Stanislas (1790) ;
  • Gravure de Maugendre (1815).

Recherches effectuées par Jean-Marc Stussi.

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