convictions

Pour une Église d'attestation : c'est ici le message adressé par le pasteur Laurent Schlumberger au synode national en 2012. Il présente une réflexion originale pour exprimer les convictions d'un protestantisme d'aujourd'hui.

En 2012, lors du Synode national de l'Église Réformée de France et de l'Église Évangélique Luthérienne de France, au moment où ces deux Églises se rassemblent pour former l'Église Protestante Unie de France, le président du conseil national de l'ERF adresse un message aux délégués synodaux et esquisse un certain nombre de repères pour cette nouvelle Église. Il ne s'agit pas ici d'un texte voté par l'assemblée, ni d'une déclaration de foi officielle, mais ce sont des jalons importants pour exprimer des convictions du protestantisme en France aujourd'hui.

Attestataires sans être identitaires

1. Il n’y a pas de témoignage sans témoin

Ce que l’on redécouvre dans nos deux Églises depuis une quinzaine d’années, c’est qu’il n’y a pas de témoignage sans témoin. Bien sûr, nous ne l’avions jamais oublié en théorie. Mais dans les faits, nous faisions bien souvent comme si l’on pouvait s’en passer, ou comme si c’était l’affaire de quelques uns, de quelques autres, mais pas la mienne. Ce qui nous conduisait vers cette sorte d’abstention, c’étaient, pêle-mêle : une compréhension paresseuse de la grâce de Dieu – la foi, c’est son affaire et donc ce n’est pas la mienne ; un affadissement moral de l’Evangile – ce qui compte, ce sont les valeurs sociales qu’on en tire ; un respect mal placé de la liberté d’autrui – comme si la liberté de conscience était grandie par le mutisme plutôt que par le partage des convictions ; d’autres raisons encore.

Nous en venions à oublier cette affirmation si simple, centrale et fondatrice : Dieu qui, en effet, seul suscite la foi, a choisi de ne pas le faire sans nous. Cette affirmation est simple ; l’apôtre Paul la formule ainsi pour les Romains auxquels il écrit : « Comment croire au Seigneur si on n’a pas entendu parler de lui ? Et comment entendre parler de lui si personne ne l’annonce ? » (Rm 10, 14). Cette affirmation est centrale : les Écritures tout entières montrent que Dieu ne rencontre jamais les humains sans parole humaine. Cette affirmation est fondatrice : fondatrice de l’Église qui n’existe que dans la mission, et fondatrice plus particulièrement de notre tradition, issue de la Réforme. Car la Réforme a été un formidable élan de témoignage, par la diffusion des Écritures au plus grand nombre, par la responsabilité du sacerdoce partagée avec chacun, par l’immense effort de prédication sous toutes ses formes qu’elle a induit. Il n’y a pas de rencontre avec le Dieu vivant sans témoignage et il n’y a pas de témoignage sans témoin.


2. En quoi l’union favorise-t-elle un meilleur témoignage de l’Evangile ?

Mais pourquoi donc l’union de deux Églises favoriserait-elle un meilleur témoignage rendu à l’Evangile ? L’union favorise un meilleur témoignage parce qu’elle suscite une sorte de déplacement de notre foi. Accueillir et être accueilli au sein de l’Église unie suppose que chacun fasse une sorte de pas de côté. Et de proche en proche, c’est tout un jeu qui se met ainsi en branle. Un jeu intérieur : au fait qu’est-ce que je crois vraiment et comment le dirais-je ? Un jeu entre nous : comment conjuguer nos ressemblances et nos différences ? Un jeu ensemble avec d’autres : comment rendre compte de ce que nous vivons ? L’union provoque un meilleur témoignage ; littéralement elle le provoque, c’est-à-dire qu’elle appelle à cela. Elle nous appelle à relativiser notre manière d’être et de faire, à nous décentrer des formes que nous construisons et qui ont toujours tendance à se figer, pour replacer au centre l’Evangile de Jésus-Christ lui-même.

Non seulement ce processus d’union provoque cela, mais il le signifie déjà en lui-même. Depuis plusieurs mois, avec une réelle surprise, nous entendons régulièrement des personnes nous dire : ce que vous êtes en train de faire est « historique », le mot est revenu plusieurs fois. Il s’agit d’observateurs attentifs du paysage religieux – je pense très précisément à tel sociologue, tel historien, tel diplomate, telle journaliste, tels responsables religieux internationaux – qui sans se concerter et chacun à sa manière nous disent être frappés par la création de l’Église unie. Cela manifeste un dynamisme dit l’un, une liberté dit un autre, une confiance en l’avenir, une capacité à se remettre en question, qui ont une portée bien au-delà du seul protestantisme français.


3. Le risque de chercher à se faire un nom

Recevons ces encouragements comme une stimulation ! J’allais dire : comme une bénédiction. Et veillons à ce qu’ils ne nous endorment pas, en nous faisant verser dans les trois ornières qui sont classiquement sur notre chemin, les trois tentations qui nous guettent plus particulièrement :

  • L’ethnoprotestantisme, qui enferme : cette survalorisation de l’histoire, du clan, des cousins.
  • Le ni-ni, qui appauvrit : ni catholiques, ni évangéliques, voilà ce que nous ne sommes pas et contentez-vous de cela.
  • L’orgueil identitaire, qui défigure : nous serions, nous les bons protestants, les historiques, les vrais.
  • De ce dernier point de vue, il faut le souligner et le répéter : l’Église protestante unie n’est pas l’Église protestante unique. Si nous valorisons les traditions luthérienne et réformée au sein même de l’Église unie, ce n’est pas pour dénier la diversité protestante autre que luthéro-réformée, qui existe depuis le 16ème siècle et qui continuera d’exister.

Nous sommes appelés à être attestataires, sans être identitaires. Nous sommes appelés à être attestataires, c’est-à-dire à être témoins de l’Evangile de Jésus-Christ. Sans être identitaires, c’est-à-dire sans chercher à convertir à notre manière d’être, à conquérir des territoires, des implantations ou des effectifs.


4. Témoigner en clair

Attestataires, sans être identitaires. C’est pourquoi nous pouvons nous rappeler que la caractéristique du témoin, selon le Nouveau testament, c’est la parrhèsia. Ce mot grec aux significations multiples qualifie l’attitude de Jésus et des apôtres lorsqu’ils partagent la parole de Dieu. Ils le font avec parrhèsia, c’est-à-dire ouvertement, nettement, publiquement, sans ambages, en toute franchise, à découvert, en confiance, ou encore : en clair.

Si vous allumez Canal Plus et que vous n’avez pas de décodeur, le signal est brouillé, inaudible et invisible. Trop souvent et sans forcément s’en rendre compte, les protestants que nous sommes se contentent d’un message codé, accessible aux seuls abonnés. La parrhèsia, c’est Canal Plus en clair. C’est renoncer à l’étroitesse du club et sortir à découvert. C’est faire confiance au Seigneur puisque c’est lui qui nous envoie. C’est oser parler et agir, car nous semons et Dieu fait croître. C’est renoncer à l’esprit de timidité pour explorer les chemins ouverts par l’esprit de liberté.

Être attestataires sans être identitaires, ce n’est pas se mettre en avant, c’est mettre Christ en avant. Et c’est le faire à notre manière, avec la liberté d’assumer ce que nous sommes. Non pas pour nous mettre en avant, encore une fois, mais parce que nous croyons que Christ fait confiance aussi à ce que nous sommes pour témoigner de qui il est. C’est tout l’enjeu de l’Église unie, j’y reviendrai pour terminer.

Pour une manière luthéro-réformée de proposer l’Évangile

Mais précisément : qu’est-ce que c’est, notre manière ? Puisqu’il s’agit de ne pas se contenter de dire, négativement, que nous ne sommes ni ceci, ni cela, qu’avons-nous, positivement, à proposer ? Dans la palette des Églises, quelle est notre couleur, notre lumière, notre grain ? Dans le concert des témoignages possibles, quelle est notre manière de mettre l’Evangile en musique, de l’interpréter, selon quelle tonalité ? Bref, qu’est-ce que c’est, être luthéro-réformé en France, aujourd’hui ?

Je vais tâcher de répondre à cette question. C’est un chemin étroit et risqué ! Je risque en retour les « Alors maintenant dans notre Église il y a la parole officielle du chef ! », « Je ne suis absolument pas d’accord ! », « C’est sans intérêt », « C’est un exercice illégitime »… Les précipices sont nombreux. J’y vais quand même ! Non pas pour graver une parole de référence donc, mais comme une invitation. Car je crois que nous devons, chacun et ensemble, être plus au clair avec notre manière de rendre témoignage, notre mode d’interprétation de l’Evangile, notre charisme luthéro-réformé.

Je vous propose quatre axes, quatre repères, quatre insistances, pour tâcher de repérer un peu ce mode luthéro-réformé d’interpréter l’Evangile, de lui rendre témoignage aujourd’hui, de faire Église.


1. Une confiance reçue et partagée

Nous vivons d’une confiance reçue et partagée : c’est la première insistance. Elle est capitale. « Dieu a tellement aimé le monde, qu’il a donné son fils… » Dieu ne se méfie pas du monde, il ne le rejette pas dans sa colère, il ne l’a pas détruit : il a estimé bon d’y venir lui-même, en son Fils. Et cela ne concerne pas seulement le monde en général, globalement. Nous-mêmes, chacune et chacun, il nous connaît par notre nom, il nous dit qu’il est bon que nous soyons là, il se livre à nous, il se confie à notre fragilité.
Cette confiance est première. Elle nous précède. Elle n’est pas grandie par nos réussites, elle n’est pas ruinée par nos échecs : elle est inconditionnelle. Et c’est pourquoi elle est puissamment libératrice.

Car puisque je découvre que ma propre existence est digne d’une telle confiance de la part de Dieu, alors même que je n’y suis pour rien, pourquoi en irait-il autrement de toute autre existence ? La confiance que Dieu donne, redonne, pardonne, n’a d’autre limite que celles que je lui assigne. Je peux m’y engager, sans risquer jamais de la voir s’épuiser.

Je peux me réjouir de rencontrer, car la rencontre est désormais éclairée d’une promesse de fraternité. Je peux faire confiance à demain, car Christ m’y accueillera comme il m’a accueilli aujourd’hui. Il vaut la peine de s’engager avec beaucoup d’autres pour rendre le monde plus juste et plus fraternel, puisque Dieu y a engagé son amour. Il est bon d’y faire résonner sans crainte, en toute clarté, la bonne nouvelle de cet amour inconditionnel de Dieu, manifesté en Jésus-Christ.

Nous vivons d’une confiance reçue, partagée, contagieuse. Cette parole de grâce première et dernière, c’est la bonne nouvelle que nous trouvons au cœur des Écritures. C’est le message que la Réforme protestante a remis au premier plan. C’est une affirmation d’une pertinence inégalée aujourd’hui.


2. La lecture de la Bible nous met debout

Le deuxième axe que je vous propose, pour discerner les voies d’un témoignage luthéro-réformé rendu à l’Evangile, est celui-ci : la lecture de la Bible nous met debout.

Toutes les Églises, tous les chrétiens se réfèrent aux Écritures bibliques. Mais les protestants, et parmi eux les luthéro-réformés le font d’une manière particulière : nous croyons que la lecture des Écritures met debout, je veux dire par là qu’elle rend ses lecteurs sujets et responsables.

Les Écritures rendent leurs lecteurs sujets. Elles ne font pas d’eux des objets, des exécutants de consignes à appliquer, elles ne sont pas un règlement à la lettre duquel se conformer, elles ne sont pas un code de la vie comme il y a un code de la route. Elles suscitent la lecture et donc elles appellent leurs lecteurs à devenir des interprètes. Un lecteur n’est pas un perroquet – car s’il répète il ne lit plus. Un lecteur n’est pas le réceptacle d’une interprétation établie par d’autres – car alors ce n’est plus les Écritures qu’il lit, c’est ce commentaire autorisé. Un lecteur saisit le texte pour le comprendre et être ainsi saisi par ce texte qui interprète à son tour son existence. Les Écritures rendent leurs lecteurs sujets, parce qu’elles les requièrent complètement, avec toutes leurs ressources d’intelligence personnelles et communautaires. C’est d’abord dans ce sens-là que la Bible nous met debout : parce qu’à l’opposé de toute tentation littéraliste où il s’agirait de s’effacer, elle suscite une parole en « je » et en « nous », une parole habitée et assumée.

La lecture de la Bible met debout aussi en ce sens qu’elle rend ses lecteurs responsables, appelés à répondre. Il ne s’agit pas de rester sans fin assis à scruter le texte. Puisque Dieu aime le monde et qu’il fait confiance, puisque la lecture des Écritures suscite un « je » et un « nous », alors à nous de nous lever pour interpréter l’amour de Dieu dans ce monde. A nous de chercher, dans cette liberté souveraine qui nous est donnée, la manière d’être serviteurs aujourd’hui.

Les Écritures bibliques rendent leurs lecteurs sujets et responsables : elle mettent debout. Raison de plus, soit dit en passant, pour s’inquiéter quand nous les lisons de moins en moins, ou quand nous les lisons du bout des oreilles, bref quand le sola scriptura devient un slogan mais que la lecture de la Bible est une pratique délaissée – j’ai déjà évoqué cette inquiétude et je ne m’y arrête pas ici.


3. Nous avons le goût des médiations

Le troisième axe luthéro-réformé que je vous propose est celui-ci : nous ne pouvons pas nous passer de l’autre. Ou encore : nous avons le goût et, même, nous avons besoin de médiations.

Vous avez dit : « médiations » ? Oh, je perçois comme une hésitation, un soupçon, un petit haut le cœur ! La médiation, c’est bien connu, c’est pour d’autres chrétiens, non ? La marque des protestants, c’est bien connu, c’est le tête-à-tête avec Dieu, non ? Que la Réforme protestante ait disqualifié toute médiation obligatoire entre Dieu et les humains, toute médiation qui consisterait en la nécessité de tel rite, de telle formule, de telle croyance, de saints ou d’un clergé, c’est clair. Mais, symétriquement, les courants luthéro-réformés ont, au sein de la Réforme, toujours refusé l’idée d’une immédiateté à Dieu. Ils ont vu dans ce fantasme de transparence, d’immédiateté, l’une des principales figures du péché, la manière la plus séduisante, la plus faussement humble, la plus religieuse de se prendre secrètement pour l’égal de Dieu.

Ainsi, il n’y a pas de parole interne de Dieu, sans parole externe : Dieu parle à l’intime de mon cœur en passant par la médiation des Écritures. Il n’y a pas d’équivalence entre Bible et Parole de Dieu : il y faut le travail critique de l’interprétation, la collégialité de la communauté et l’éclairage de l’Esprit de Dieu lui-même. Il n’y a pas de sacerdoce du Christ qui fasse l’économie du sacerdoce universel de tous mes frères et sœurs : le frère, la sœur est le plus court chemin entre Christ et moi. Il n’y a pas de prolongement direct et immédiat entre la vérité, qui est Jésus-Christ, et la morale, qu’il nous faut élaborer et choisir, par le biais de la réflexion, de la confrontation, du débat. Il n’y a pas de gouvernement de la paroisse, sans détour régulier par le tiers synodal, qui est précisément cette médiation dont nous disons avoir besoin pour être pleinement responsables là où nous sommes. Et nous pourrions ainsi continuer encore.

Au fond, Dieu ne vient pas à moi en faisant l’économie de l’autre. Il n’y a pas de chrétien sans communion – sans koinonia diraient les théologiens. La question des médiations est donc au cœur de notre manière de vivre l’Evangile et d’en rendre compte. Et c’est la raison pour laquelle pêle-mêle, nous sommes attachés à un gouvernement de l’Église pourtant assez compliqué, nous avons développé une culture du débat, nos ministres sont d’abord des théologiens, nous valorisons l’engagement associatif ou à la démocratie parlementaire, etc. C’est aussi probablement l’une de nos caractéristiques les plus difficiles à tenir aujourd’hui, dans une époque soumise à l’idéologie de la transparence, de l’instant et de l’individu-roi, c’est-à-dire une époque où tout ce qui est im/médiat est valorisé.

Mais voilà, nous croyons que le tiers est une bonne chose, que nous avons besoin de médiations, que nous ne pouvons pas nous passer de l’autre – on peut le dire de multiples manières.


4. La vie bonne est une vie sobre

Le dernier axe que je vous propose en quelques mots est celui-ci : la vie bonne est une vie sobre.
Il y a bien entendu ici une parenté avec la trop fameuse austérité protestante. Mais dépouillons-nous des outrances de cette austérité, acceptons qu’avoir de temples éclairés et chauffés n’est pas forcément déchoir, rappelons-nous que Jésus n’a pas refusé d’être mis au rang des gloutons et des buveurs et que Dieu est humour, et nous verrons, c’est vrai, qu’être luthéro-réformé c’est cultiver une certaine sobriété.

Une sobriété dans la piété. Nous sommes chez nous plutôt du côté de la parole articulée et d’un certain silence, que des décibels excessifs et des écrans géants. Nous valorisons plus le chant choral que la prouesse en solo. Nous croyons que Dieu est Dieu et donc qu’il opère des miracles, des guérisons ou des délivrances, mais nous ne parions pas dessus.

Une sobriété dans la vie, aussi. Nous valorisons une certaine pudeur, condition pour que chacun ait sa place parmi les autres. Nous fronçons le sourcil devant la richesse ostentatoire et surtout tournée vers soi, qui est à la fois injuste et illusoire.

Et si la sobriété est à l’ordre du jour, au regard des risques que nos excès font peser sur l’avenir de la planète et de tout ce qui l’habite, tant mieux. Cette sobriété, c’est le contraire de l’hybris, ce souci de soi démesuré. Cette sobriété, c’est au fond une manière simple, profonde et quotidienne, de rendre gloire à Dieu seul – et c’est pourquoi nous y sommes attachés.


Confiance, Écritures, tiers et sobriété : nous vivons d’une confiance reçue et partagée ; la lecture de la Bible nous met debout ; nous avons le goût des médiations ; la vie bonne est une vie sobre.

Pardonnez-moi d’avoir été nécessairement bref, même si je suis sans doute trop long. Ces quatre axes essaient de rendre compte d’une manière luthéro-réformée assumée de rendre témoignage à l’Evangile. Bien entendu, chaque point, leur nombre, leur ordre, sont discutables. Et encore une fois, il ne s’agit pas d’une parole par rapport à laquelle il faudrait se déterminer, pour ou contre. Il s’agit d’une invitation. Si j’ai donné envie à chacun de reprendre, pour lui-même et avec d’autres cette question de notre originalité, de notre charisme luthéro-réformé, pour mieux rendre témoignage à l’Evangile, pour mieux être attestataires sans être identitaires, l’exercice n’aura pas été vain.

Une Église confessante

Dans ce monde mouvant et difficile à lire, où la globalisation induit presque mécaniquement des raidissements identitaires ; dans le paysage social et religieux français, où le protestantisme se recompose de multiples manières ; s’il fallait, à la veille de sa création, essayer de qualifier d’un seul mot la vocation de l’Église protestante unie de France, quel pourrait être ce mot ?

Dans le protestantisme, on distingue classiquement les Églises dites de multitude et les Églises dites de professants. Cette distinction a été forgée dans la Suisse du 19ème siècle, où s’affrontaient une Église nationale, sensée accueillir par défaut toute la population d’un canton, et les Églises de Réveil, qui reconnaissaient comme membres les seules personnes professant personnellement leur foi.

On range habituellement les Églises luthéro-réformées dans le premier type, celui des Églises dites de multitude. Mais ce contexte n’a plus grand chose à voir avec le nôtre, ni socialement, ni ecclésialement, et la distinction me semble devoir être dépassée. A la vérité, nous ne sommes ni Église de multitude, ni Église de professants.

Nous ne sommes pas une Église de multitude. Il suffit d’abord et évidemment de regarder nos statistiques ! D’ailleurs, toutes les Églises sont devenues minoritaires en France. En outre, nul ne peut plus faire partie d’une Église sans l’avoir décidé. Être membre de notre Église est depuis longtemps déjà un choix volontaire, personnel, manifesté par une demande écrite et signée.

Nous ne sommes pas non plus une Église de professants. L’expression « Église de professants » semble définir l’Église par la qualité de ses membres, alors que nous le faisons par le fait d’annoncer l’Evangile. L’expression manifeste une volonté de délimiter très précisément les frontières de l’Église, en sachant qui en est et qui n’en est pas, alors que nous sommes attentifs à garder une forte porosité des frontières ecclésiales, avec de très solides fondements bibliques et théologiques à ce point de vue.

Ni Église de multitude, ni Église de professants, l’Église protestante unie est appelée à trouver sa manière, adaptée et pertinente pour aujourd’hui, d’être une Église confessante.


Église confessante, l’expression a quelque chose d’intimidant, tant elle est chargée, tant elle évoque des circonstances exceptionnelles, tant elle convoque la mémoire de témoins qui ne l’étaient pas moins. Mais nous pouvons ne pas craindre de l’employer, pourvu qu’elle résonne comme un appel. Église confessante, l’expression nous inscrit dans une filiation réelle. Une filiation confessionnelle puisque l’Église confessante allemande se situait au carrefour d’Églises luthériennes, réformées et unies. Une filiation théologique, en raison des options prises et de la succession d’hommes et de femmes engagés qui ont marqué notre Église. Une filiation ecclésiale et œcuménique, puisque la Concorde de Leuenberg, à laquelle nous nous référons pour constituer l’Église unie, s’inscrit elle-même dans la droite ligne de la déclaration de Barmen. D’ailleurs, en 1968, les thèses de Lyon, textes luthéro-réformés rédigés dans le cadre d’une recherche d’unité protestante, avaient appelé nos Églises à demeurer une Église confessante.

Dire que l’Église protestante unie, dont nous allons adopter les textes constitutifs, est appelée à être aujourd’hui une Église confessante, c’est encore une manière de dire qu’elle est appelée à être une Église de témoins.

Elle est appelée à l’être non en raison de la qualité de ses membres, mais par la confiance qu’elle reçoit du Dieu vivant. Une confiance première, inconditionnelle, contagieuse. Et parce que cette confiance est au cœur de ce qu’il nous est donné de vivre et du témoignage que nous avons à rendre, je vous parlerai de confiance dans un an, lors du premier synode national de notre Église, à Lyon.

Oui, dans la confiance reçue de Dieu et partagée, l’Église protestante unie de France est appelée à être une Église attestataire, une Église de témoins, une Église confessante.

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